Faut-il décroître pour sauver le climat ?

Nous avons été invité par EELV à participer au premier débat des journées d’été 2015 à Lille. « Faut-il décroître pour sauver le climat ? ».
Animé par Christelle de Crémiers et Jean Morlais co-animateurs du Groupe de Travail Economie Ecologiste ; Mathilde Szuba, docteure en sociologie de l’environnement et secrétaire de l’Institut Momentum ; Michel Sourrouille, démographie responsable et animateur du groupe de travail Démographie et Stéphane Madelaine, objecteur de croissance, co-auteur de « Un Projet de Décroissance, Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie ».
C’est pour le jeudi 20 aout. Voici ci-dessous, à titre indicatif, un texte relatif à cette question

Affiche de l’Alternatiba du Havre

Conference of Parties’, COP21
A la fin de cette année 2015, aura lieu la 21ème Conférence annuelle des Parties, également connue sous le nom de la Conférence sur le Climat à Paris. La France envisage d’obtenir, pour la première fois en plus de 20 ans de négociations aux Nations Unies, un accord universel juridiquement contraignant sur le climat, ayant pour but de maintenir le réchauffement climatique en-dessous de 2°C.

Une société entière mobilisée … à différents niveaux
Ainsi, toute la société se mobilise, que ce soient les institutions, les médias ou les associations non gouvernementales et militantes. En France, dans le mouvement militant, les Alternatiba sont probablement les événements les plus marquants de cette année 2015. Mais même les citoyens ordinaires sont concernés. Du moins, ils sont sensibilisés par la question. Et chacun y va de sa solution, ou de son panel de solutions.
D’aucun travaillent sur l’habitat. D’autres sur l’agriculture. Certains réfléchissent au système économique, et notamment aux moyens d’échanges via les monnaies locales, etc … Mais ce qui mobilise le plus de monde, ce sont les moyens de production, notamment la production d’énergies alternatives au pétrole.
Selon la vocation et l’échelle de la structure, – industrielle, capitaliste, écologiste, localisée -, la démarche est plus ou moins sincère, et les alternatives sont diverses et variées : ça va des gaz de schistes, aux énergies renouvelables telle que le solaire et l’éolien, en passant par des « solutions » inattendue telles que la fabrication de pétrole de synthèse via de l’eau ou d’autres ressources, ou tout simplement des impostures tel que la pile à combustible, et l’air comprimée, quand elles sont présentées comme une source d’énergie. Et enfin, ne parlons pas des énergies libres qui sont pourtant présentées par les plus écologistes ou anticonformistes, notamment en opposition au lobby du pétrole qui empêcherait le développement d’énergies révolutionnaires.
Il y aurait beaucoup à dire sur toutes ces alternatives, sur leur énergie nette, sur la confusion à propos de leur nature (entre source naturelle d’énergie et énergie transportée et stockée)

La Croissance comme seul projet de société de nos institutions
Negawatt décompose son scénario en trois axes : le renouvelable, l’efficacité (les progrès techniques), mais aussi la sobriété. Or, à part quelques voix isolées, c’est comme si tout le monde cherchait à progresser sur les deux premiers axes. C’est-à-dire à trouver des solutions permettant de continuer à avoir le même mode de vie tout en consommant moins d’énergie. Au mieux, on parle de changement de comportements individuels, mais ceux-ci s’inscriraient dans une même société structurée par les mêmes visions du développement et le même modèle économique (co-voiturage, industrialisation du bio, etc…). Malheureusement, tout changement qui mettrait en danger le sacro-saint PIB sera disqualifié.

Les usages et les pratiques comme projet de société des Objecteurs de Croissance
N’oublions pas ce 3ème axe, celui qui concerne les usages et les les pratiques. Il s’agit de changements collectifs, qui toucheraient l’organisation des sociétés, leurs manières d’échanger, de circuler, de produire et de consommer, d’habiter, etc … Par exemple, le problème n’est pas uniquement de savoir comment je vais faire mes 50 km pour aller de chez moi à mon travail, en voiture, en train, en vélo électrique, etc … mais d’abord pourquoi la société est structurée pour que je sois obligé de faire ces 50 km, et comment inverser la tendance. Je pourrais même me poser la question de mon travail …
Il ne faut pas oublier le 3ème volet. Certes, ce n’est pas le seul, il ne faut pas opposer les solutions, mais il est nécessaire de tous les inscrire dans un projet de société clair et cohérent en termes de soutenabilité et de désirabilité.

S’il n’y avait que le climat …
Les effets dévastateurs du modèle de développement « sans limite » de nos sociétés ne touchent pas uniquement le climat. Il y a bien sûr les autres limites environnementales qui sont atteintes (ressources, biodiversités, pollutions, saccage général), mais aussi les limites sociales et culturelles.
On pourrait essayer de donner du crédit au système capitaliste et productiviste ; s’il assurait à tous l’accès à ce qui est nécessaire pour vivre dignement ; s’il assurait la sérénité et la sécurité ; s’il donnait du sens à nos vies ; si les gens n’étaient pas malades de leur travail pour les uns, ou de ne pas en avoir pour les autres. Mais ce n’est pas le cas, on ne peut pas donner crédit à ce système dévastateur.
De plus, quel serait l’intérêt de sauver le climat, si pour cela nous devrions tomber dans une écologie punitive, une sorte d’écofascisme qui viserait les plus défavorisés au bénéfice de l’oligarchie dans le but de lui garantir le même mode de vie excessif qu’aujourd’hui. Quel serait l’intérêt de sauver le climat s’il fallait tomber dans une société aseptisée, hyper-technologique, déshumanisée pour être plus efficace, transhumanisée ?
Sauver le climat n’est pas un but, c’est un moyen de construire d’autres sociétés plus justes, soutenables et souhaitables.

Un Projet de Décroissance pour initier des transitions
Notre Utopie, le Projet de la Décroissance, c’est une société qui sortirait du culte du toujours plus. Qui serait capable de trouver un équilibre sans produire et consommer toujours plus. Sans faire de la Croissance un objectif, duquel la pluparts des citoyens seraient asservi.
Ce serait une société partiellement relocalisée, que ce soit pour la production d’aliments, pour les manufactures, pour la démocratie, ou pour les liens sociaux quotidiens. Une société autonome et conviviale. Une autonomie collective telle que chacun pourrait se réapproprier ses besoins, ses outils de production et de décisions, ainsi que les conséquences de ses actes. Une nouvelle démocratie, où ce ne serait ni l’oligarchie, ni les Décroissants qui décideraient pour les autres. Une société qui ne serait pas condamnée à produire toujours plus d’innovations (parfois très toxiques) dans le seul but de ne pas s’effondrer dans une récession subie, dans la barbarie. Une société qui produirait donc moins, mais mieux, et qui partagerait plus. Une société du temps libre du coup. Une société sereine qui assurerait à chacun les conditions du bien être (DIA et RdB), de sorte que tout le monde puisse choisir ses activités, marchandes ou non, sans peur du lendemain, et en cohérence avec le projet de société de la collectivité. Une société sereine, donc ouverte aux autres culturellement.
Certes, c’est une Utopie. Mais c’est une utopie réalisatrice dans le sens où elle permet de questionner (et de mettre en défaut) les autres Utopies telles que celles du développementisme ou du techno-scientisme ; dans le sens où elle permet de s’interroger sur les chemins, à emprunter, sans attendre, qui permettraient de se diriger vers cette Utopie.

Un mot obus contre le char idéologique de la Croissance
Sortir aujourd’hui de l’idéologie de croissance, c’est comme vouloir déplacer les montagnes, tellement celle-ci est ancrée dans notre quotidien. Tellement elle nous est présentée par cette oligarchie qui détient tous les pouvoirs médiatiques, politique et productifs, comme allant de soi, comme étant le seul modèle possible, le modèle qui a toujours existé.
C’est parce que cette idéologie est forte que nous avançons avec notre mot obus, « Décroissance ».
– Pour dire à nos amis environnementalistes (écologistes), que ça aurait peu d’intérêt de « sauver la planète » sans remettre en cause le capitalisme et le consumérisme. Ce sont les humains actuellement présents sur Terre qu’il faut « sauver ».
– Pour dire à nos amis de la gauche progressiste que c’est vain de réduire les inégalités par la création d’emplois si on n’interroge pas le sens de ces emplois et de leurs productions, ainsi que leurs impacts.
– Pour dire à nos amis d’EELV que l’écologie ne sert pas à créer de l’emploi ! Est-ce que si les secteurs des énergies renouvelables (par ex.) ne créaient pas d’emplois, on dirait qu’il ne faut pas sortir du fossile ou du nucléaire ? Ce n’est pas un argument.

Et l’emploi, dans une société d’a-croissance ?
La question de l’emploi n’est pas liée au volume total de production.
Il s’agit simplement d’un problème de répartition des richesses, exacerbé par la marchandisation du travail : du travail, il y en aura toujours. Au final, le problème de l’emploi est tout simplement un problème qui cache le refus de remettre en cause le niveau de vie occidental. En effet, les emplois réellement écolos sont des emplois qui produisent moins. Une parcelle exploitée par 10 paysans bios ne produira pas plus que si elle est exploité par un seul exploitant hyper-mécanisé et hyper-chimique. Mais cette parcelle produira de meilleurs produits, produira du lien social, du bien être, de la satisfaction et nous dispensera du besoin de s’acheter des pseudos gadgets pour compenser nos manques. Sommes-nous prêts à partager le travail, et les productions ?
Quant au volume de production, il n’y a pas de découplage notable possible entre le niveau de vie matériel (indépendamment des indices) et l’extraction des ressources et l’utilisation d’énergie fossile.
Il faut donc apprendre à vivre mieux avec moins, à redonner du sens à nos vies, sans chercher à négocier avec la réalité.

Les sciences économiques, des sciences naturelles ?
Sortir aujourd’hui de l’idéologie de croissance, c’est comme vouloir déplacer les montagnes, mais il est nécessaire d’essayer.
Attention, sortir de l’idéologie de la Croissance ne veut pas dire décroitre pour décroitre, ce n’aurait pas de sens. Certes, le PIB va décroitre, mais ce n’est pas un levier. Certes, le PIB va décroitre, mais pas l’humain. Sortir de l’idéologie de la croissance, c’est remettre l’économie à sa place. En faire un outil au service de projets de sociétés. Et non conditionner les projets de sociétés à un modèle économique qui nous est présentée comme naturel (comme en sciences physiques ou en sciences et vie de la Terre) tel que les crises nous sont présentées comme des calamités auxquelles on ne peut que simplement s’adapter (au prix de sacrifices).

Les chemins vers des sociétés soutenables et souhaitables
Sortir aujourd’hui de l’idéologie de croissance est une nécessité, et c’est pour cela qu’avec notre slogan provocateur nous commençons sans attendre à emprunter les chemins qui nous mènent à notre Utopie, quitte à parfois avancer à contre courant.
Ça commence à dire cette Utopie, et à proposer des outils permettant d’avancer. Par exemple, pour initier des changements importants, il faut faire en sorte que personne ne se sente en danger. Naturellement, dans notre société concurrentielle, de compétitions et de dominations, les intérêts de uns ne vont pas nécessairement avec les intérêts des autres. Inverser la tendance sans créer encore plus de frustrations et de conflits (voir les récents conflits sociaux : bonnets rouges, porc, etc…) nécessitera beaucoup de dialogue, l’utilisation de la communication non violente (CNV), de vrais débats démocratiques non faussés mettant en lumières les tenants et aboutissants de telle ou telle pratique, de telle ou telle technique (impacts des productions délocalisées).
Une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, sorte de Revenue de Base partiellement démonétarisé, complété par des droits de tirage, des accès aux biens communs et services publiques ainsi qu’à des monnaies locales, permettrait à chacun de s’ouvrir aux débats nécessaires à un changement serein, puis d’amortir certains bouleversement en autorisant les uns et les autres à cesser des activités purement alimentaires pour ainsi se reconvertir vers d’autres projets. La DIA associé à un RMA (revenu maximal acceptable) est juste un outil technique au service d’un choix politique et collectif de partage. Personne en dessous du plancher et personne en dessus du plafond.
Ce RdB, bien qu’étant un outil, reste aussi une Utopie, mais à force d’être répétée, c’est une idée qui fait son chemin au point d’exister dans les têtes et même parfois dans le concret, localement (voir les expérimentations en Irlande, ici où là).
Ça commence aussi par expérimenter et vivre dès maintenant de nouvelles manières de produire, d’échanger, de consommer, de décider, dans le cadre de ces alternatives concrètes qui fleurissent ici et là, partout dans le monde.

Sortir de la société de Croissance
Alors, faut-il décroitre pour sauver le climat ? Ça risque d’arriver, mais ce n’est pas un levier, ce n’est pas vraiment la question. D’autant plus qu’il ne s’agit pas uniquement de sauver le climat.
Les impacts de l’activité humaine sont trop rapides pour que l’humanité puisse s’y adapter sans douleur, sans barbarie. Il s’agit de réduire de ralentir au maximum ces phénomènes. Et pour ce faire il faudra surtout changer nos modèles de vie individuellement et collectivement. Ce qui passe nécessaire par une remise en cause l’idéologie de la Croissance (ce qui n’est pas exactement la même chose que décroitre).

http://www.projet-decroissance.net/
http://www.partipourladecroissance.net/

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